Fiction shônen ai - "Le Lac"
Attention: relation amoureuse d'un homme à un autre.
(c) Nakimitsu Chiaki - 2011 ~
Le Lac
Mizuno Sui avait toujours eu peur de l'eau. Depuis dix-neuf ans, il n'avait jamais voulu s'approcher d'une piscine, de la mer ou même d'un ruisseau. Il ne prenait pas non plus de bain. Il avait sans doute eu un traumatisme dans son enfance, mais il ne s'en souvenait pas. Il ne cherchait pas particulièrement à savoir, il préférait se préoccuper de l'avenir plutôt que du passé.
Le jeune homme était un excellent élève, destiné à faire une grande carrière dans le droit, puis dans la politique sans doute. Il aurait tout aussi bien pu faire médecine, mais il préférait les lettres aux chiffres. C'était ainsi depuis toujours, et il ne s'en souciait pas. Tout était écrit. Au fond de lui, Sui savait. Il savait qu'il était conditionné et qu'il ne devait pas suivre ce chemin qu'il rêvait de quitter. Car s'il avait peur de l'eau, la perfection l'effrayait toujours autant, mais il ne s'effrayait pas lui-même, bien qu'on puisse le juger de parfait. Il était assez grand, fin mais pas squelettique. Des cheveux d'ébène et des yeux de jais. Il était l'archétype du bel homme mystérieux, et avait de ce fait un grand succès auprès des femmes. Mais il n'était jamais sorti avec l'une d'elles, et n'en avait d'ailleurs pas la moindre envie. Car s'il ne s'effrayait pas, c'est qu'il n'était pas si parfait. Mizuno Sui était homosexuel.
Il s'en était rendu compte quelques années auparavant, lorsqu'il n'avait pas supporté le baiser d'une fille. C'était son premier et il en gardait un très mauvais souvenir. Il avait dû se précipiter aux toilettes afin de vomir sans être vu. Et il avait rencontré un homme dans la même situation que lui. Il devait être à la fac à l'époque où lui-même était au lycée. Ils étaient restés à l'entrée de l'hôtel pendant une heure ou deux, sans se dire un mot. Ils s'étaient simplement appuyé l'un contre l'autre pour se remettre de leur soirée. Et puis ils s'étaient quittés, sans rien savoir de l'autre, comme si rien n'avait jamais eu lieu, et ne s'étaient plus jamais revus.
Trois ans avaient passé depuis, mais Sui n'avait jamais pu oublier cet homme dont il ignorait même le nom. Il n'espérait même plus le revoir. Et pourtant, c'est ce qui arriva. Il aurait reconnu son beau visage entre mille. Et c'est bien celui-là qui s'affichait sur l'écran de télévision. Les baguettes tombèrent sur le sol, mais il ne s'en rendit même pas compte. Alors il se nommait Hamita Shinoharu. Il avait vingt-quatre ans, célibataire, et était salarié dans une entreprise de recyclage de l'eau. Il avait été retrouvé noyé dans un lac. Et tout le monde de perfection de Sui s'effondra comme un château de sable que la marée caresse. Un étudiant parfait, une grande carrière. Tout lui semblait si lointain, si futile. Une vie parfaite dans un monde où cet homme n'était pas était improbable. Tout lui paraissait impossible. Sans s'en rendre compte, il s'était enfermé dans son propre monde, et ce monde venait d'être réduit en poussière.
Il ne comprenait pas. Pourquoi cet inconnu le faisait souffrir autant? Il ne le connaissait pas réellement, et il venait de mourir. Ce n'était qu'un mort parmi tant d'autres. Il ne l'avait connu que le temps d'une soirée. Alors pourquoi? Sui se perdit dans ses pensées durant presque une semaine. Il oublia de manger, de boire, de dormir. Tout cela était inutile. Et puis il comprit que le moment était venu de vaincre sa phobie. Le lac l'attirait inexorablement, et il décida donc de s'y rendre. Il ne réfléchissait plus normalement, il était devenu un zombie esclave de ses souvenirs à moitié effacés. Il marcha sans arrêt pendant une dizaine de kilomètres, et se retrouva en face du lac.
Sa surface était lisse et parsemée de milliers d'étoiles brillantes. De temps à autres, une petite vaguelette déformait cette perfection, signe que des êtres vivants se déplacaient sous cette carapace infranchissable. Sui n'avait jamais rien vu d'aussi beau. Il comprenait le sens de son prénom. Sui, l'eau. La perfection, brillante et vivante, superbe armure bleutée qui cachait une beauté encore plus grande en son sein. Pourquoi l'avait-il rejettée toutes ces années? Il n'en avait plus la moindre idée. Hamita Shinoharu était sans doute là, quelque part. Il allait enfin le revoir. Dans cette terre parfaite, il allait reconstruire son monde à ses côtés.
On n'entendit plus jamais parler de Mizuno Sui.