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"L'orangeraie"

Publié le par Nakimitsu Chiaki

(c) Nakimitsu Chiaki - 2011 ~

 

L'orangeraie

 

 

Avez-vous déjà goûté des pâtisseries à l'orange? Des chocolats à l'écorce d'orange? De la mousse au chocolat aux zestes d'orange? N'est-ce pas un régal? L'orange a toujours été mon fruit préféré. C'est pour cela que je suis devenue pâtissière chocolatière, et que j'ai créé ma propre boutique, "l'orangeraie". Toutes mes créations contiennent de l'orange, et si elles n'en ont pas j'y mets du citron à la place. Non, en fait, avant je détestais les oranges. C'est à la fin de l'automne de mon treizième anniversaire que je l'ai redécouverte.

 

Durant mon enfance, mes parents étaient propriétaires d'un verger. Il n'y avait que des pommes, et je ne mangeais donc que des pommes. Les voisins avaient une petite orangeraie, ils étaient désagréables avec nous. J'étais facilement influencable, mes parents m'avaient dit de n'aimer que les pommes et de détester les oranges, ce que je fis sans me poser de questions. C'était totalement idiot, tout n'était que question de profit, mais je n'avais pas vraiment été éduquée dans le but de réfléchir par moi-même. Je me disais que si je vivais bien comme ça, je n'avais pas besoin de changer. Mais l'année de mes treize ans, le fils des voisins, qui vivait jusque là chez sa grand-mère, rentrait chez lui pour aller au lycée du coin. Nous étions au printemps.

 

Cette époque de l'année était celle que je préférais. Je n'avais pas besoin de travailler au verger, mais j'allais au village voisin où il y avait un immense cerisier. J'allais le voir tous les jours pendant sa floraison, et lorsque les cerises poussaient, je passais des journées entières dans ses branches à en manger, car ce cerisier n'appartenait à personne et que personne ne grimpait dedans. Mais cette année fût différente des autres. Lorsque je me rendis au cerisier, il y avait déjà quelqu'un. Le fils des voisins. J'étais très en colère, je ne voulais pas que quelqu'un d'autre que moi soit aux côtés de mon cerisier. Mais lui n'avait pas l'air de s'en soucier. Il me regarda, puis une lueur s'alluma dans ses yeux et il me sourit.

"Tu es la fille aux pommes, Sawagi Rina? Je suis Yamato Shûzaku." Ce garçon que j'étais sencée détester me souriait paisiblement, comme si tout ce que j'avais pu vivre était inutile. Sans dire un mot, je grimpais au sommet de l'arbre et commençais à cueillir les cerises. Lui était trop grand pour atteindre les plus hautes branches, trop fines et nombreuses pour qu'il puisse s'y faufiler comme je venais de le faire. Il resta donc vers le centre et me regarda faire avec des gestes professionnels.

"Tu t'en sors bien pour choisir les bons fruits, pas vrai? Si tu m'apprends comment faire, je t'apprends à lire et à écrire."

"Je sais déjà faire ça, ce n'est pas parce que je ne suis jamais allée dans une grande ville que je suis analphabète."

"Alors je te ferai manger nos oranges!"

"Je déteste ça!"

Il me regarda tristement, puis sauta au bas du cerisier et s'en alla. Je ne le revis plus pendant quelques temps.

 

Puis l'été s'installa sur la campagne, et les pêchers commencèrent à donner leurs fruits. Et je le revis, alors qu'il choisissait des pêches au marché. Sans m'en rendre compte, parce qu'il ne savait pas s'y prendre, je me précipitais pour l'aider. J'en pris trois mures pour le midi, et d'autres pour les jours à venir. Il me regarda faire avec toute l'attention d'un enfant qui regarde ses parents cuisiner pour la première fois. "Ils ne savent donc rien faire d'eux-mêmes en ville?" Pensais-je. Dès que j'eût fini de choisir ses pêches, je regretta mon acte. Il me fit un grand sourire.

"Merci beaucoup, je ne sais pas ce que j'aurais fait sans toi!"

"Pas grand chose, en effet." Je voulais le décourager de m'approcher, mais il se contenta de rire de plus belle, et me fit signe de le suivre, ce que je fis.

Il me conduisit à travers la forêt, là où je ne m'étais jamais aventurée. Nous passâmes quelques bosquet, et il me mena jusqu'à une immense clairière. Ce que je vis me coupa le souffle. Une cascade! Il y avait une cascade en plein milieu de la forêt! Haute d'environ un mètre, elle était recouverte de plantes et de fleurs magnifiques. C'était un paysage splendide.

"C'est un avant-goût de la récompense pour tes leçons fruitières" me dit-il. Emerveillée, j'acceptais sans m'en rendre compte.

 

Nous avions pris l'habitude de nous retrouver à la cascade pour se promener sans la forêt à l'abris des regards. Lorsque l'on trouvait des buissons de baies sauvages ou de fraises, je lui indiquais lesquels choisir, et il s'en souvenais toujours par la suite. Sans nous en rendre compte, nous nous étions séparés de nos parents, et nous passions tout notre temps ensemble. Sa rentrée approchait, et nous voulions en profiter le plus possible.

C'est ainsi qu'un soir, il me proposa d'aller dormir à la cascade. J'avais déjà dormi plusieurs fois à la belle étoile, notamment dans le cerisier. Mais j'étais toujours seule. J'acceptais sans réfléchir, et le soir même nous nous retrouvions seuls, en plein milieu de la nuit, dans une forêt pleine d'ombres menacantes. J'avais peur. Il le sentit, et il me prit dans ses bras. Il n'avait jamais fait ce genre de choses avant, j'étais très gênée et mon coeur tambourrinait dans ma poitrine. Et puis il baissa sa tête vers moi  et m'embrassa. Nous nous sommes endormis l'un contre l'autre dans cette nuit de fin d'été, loin de la réalité qui nous rattraperait bientôt.

 

Et puis l'automne arriva, et la rentrée de Shûzaku avec. Je devais moi aussi étudier, bien que ce soit chez moi, et nous ne nous vîmes presque plus. Et puis un jour il toqua à la porte de ma chambre. Mes parents travaillaient, j'étais seule. Il me demanda de le suivre, ce que je fis. Il me prit la main et m'emmena chez lui. Ses parents étaient eux aussi absents. IL me tendit un panier d'oranges.

"J'ai choisi les meilleures pour toi." Il en prit une, mangea un quartier, et m'embrassa. Il avait le goût de l'orange. Peut-être était-ce simplement parce que c'était lui, mais je trouvais ça excellent.

"Je dois retourner en ville aux prochaines vacances. Je ne pourrais plus revenir ici. Mais je voulais que tu goûtes les oranges que j'ai cueillies pour toi, avant."

Il s'en alla deux jours plus tard, et je ne le revis jamais.

 

Désormais, je fabrique des douceurs à l'orange, dans la ville où il se rendait au lycée, dans l'espoir qu'il revienne un jour.

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